Encyclhautpays

L'encyclopédie des hauts pays d'Artois

Accueil
Thèmes
Chronologie
Contacts
Archives
Communes

 

Boulet Raymond

      Raymond Boulet est né le 12 septembre 1913, à Verchin, dans le canton de Fruges, d’une famille de modestes ouvriers agricoles. Le père, Benjamin Gaston, a souffert de la première guerre mondiale : il fut pendant de longues années, prisonnier dans les mines de Silésie, événement propre à expliquer les engagements futurs du jeune Raymond.

      Ce dernier s’engage pour dix-huit mois, en décembre 1931, au 509è Régiment de chars, d’où il est démobilisé en mai 1933, avec le grade de 1ère classe. Il devient employé des chemins de fer locaux dans diverses localités, à  Berthecourt dans l’Oise, puis à Elnes, près de Lumbres. C’est pendant cette période qu’il fonde une famille, puisqu’il épouse en 1935 Marie-Estelle Caron de Monchy-Cayeux qui lui donnera deux enfants.

       En septembre 1939, c’est de nouveau la guerre, et Raymond rejoint le 509è Régiment de chars, le 3 septembre. Il est muté en novembre au 42è bataillon de chars de combat, avec lequel il fait la campagne de mai-juin 1940. Le 17 juin, il est fait prisonnier dans le Morvan et on le conduit au Frontstalag 159 installé à Maubert-Fontaine, près de Charleville. Mais Raymond ne peut accepter cette situation. Il s’évade au début du mois de décembre et rejoint Verchin.

      C’est alors que commence son épopée dans la Résistance. A la fin de 1940, la Résistance, dans notre région et en France, n’en est qu’à ses balbutiements. Si dans notre zone interdite l’opinion publique fait montre d’une ardente anglophilie, aucune organisation véritable n’existe dans les premiers temps de l’occupation. Les patriotes qui refusent la défaite et décident de poursuivre le combat contre l’occupant cherchent les moyens d’agir : ils se regroupent, forment des noyaux, opèrent de menus sabotages sur les matériels et les biens de l’ennemi, aident éventuellement les soldats britanniques qui se trouvent encore sur le sol de France, sans avoir été capturés. C’est tout ce que Raymond fait. Comme il me le dit une fois, dans une des quelques occasions où j’ai pu le rencontrer, « il fallait bien montrer aux Allemands que nous ne les aimions pas »...

       Tel est le climat dans lequel se passe la majeure partie de l’année 1941, mais ces perspectives d’action limitée ne peuvent satisfaire un patriote ardent. Raymond envisage donc de rejoindre l’armée gaulliste. Il apprend par Alfred Gibaux qu’un certain Norbert Fillerin, apiculteur à Renty, a la possibilité de faire passer des hommes en Angleterre. Contact est donc pris, mais Norbert Fillerin, qui est déjà un des éléments de base du réseau Pat’O’ Leary, implanté dans l’Audomarois, reconnaît d’emblée la valeur de Raymond ; il le dissuade de partir et lui propose d’agir en France, où il y a tant à faire. Raymond entre ainsi dans le réseau d’évasion, à la fin de l’année 1941...

      C’est alors qu’il se met à la recherche des aviateurs abattus dans la région; il en trouve à Matringhem, à Hestrus, à Verchin même. Il les récupère, les nourrit, leur fournit des habits civils et des pièces d’identité. Pour assurer leur sécurité, il creuse un souterrain, cachette introuvable aux yeux d’un ennemi toujours présent dans la région, et qui devient d’ailleurs de plus en plus nombreux à mesure qu’approche le débarquement. Par son état de chef de culture à Verchin, dans la ferme Tartare, il est bien placé pour assurer, en plus, le ravitaillement du centre de récupération de Renty, où les aviateurs passent nécessairement avant leur évacuation vers la zone non occupée et Marseille.

      L’histoire du réseau Pat O’ Leary est ponctuée de coups sévères. En décembre 1941, c’est l’arrestation de Didry de Saint-Omer, et Norbert Fillerin devient alors l’élément central de l’organisation dans l’ouest du Pas-de-Calais. Raymond Boulet est son fidèle lieutenant et Norbert l’emploie dans des missions redoutables. En novembre 1942, c’est l’expédition de Toulouse, où il s’agit d’aider à l’évasion d’un membre du réseau emprisonné, ce qui est rendu possible de par la complicité des gardiens. En janvier 1943, mission vers Wattrelos pour récupérer un pilote et où par hasard, Raymond retrouve la trace de cinq autres qui seront rapatriés par les soins du réseau. L’arrestation de Norbert Fillerin, qui survient le 5 mars 1943, n’entrave en rien l’activité de Raymond Boulet. Les pilotes sont toujours amenés vers Renty, où Madame Fillerin poursuit le travail de son mari, mais leur évasion, à compter de l’été 1943, se fait par le biais du réseau Bordeaux-Loupiac, fortement implanté à ce moment dans la région de Frévent-Saint-Pol. Raymond trouve d’ailleurs peut-être d’autres filières, car quelques-uns de ses aviateurs semblent avoir été convoyés directement vers Arras, sans doute par le biais du réseau “Bourgogne”, question qui reste à élucider, mais l’histoire de la Résistance, à cause de la clandestinité dans laquelle étaient cantonnés ses acteurs, est souvent difficile à reconstituer. En 1944, c’est par la résistance d’Aire-sur-la-Lys que les derniers aviateurs sont évacués. Au total, c’est plus d’une vingtaine d’aviateurs que Raymond Boulet aura récupérés pendant l’occupation.

      L’activité d’évasion est délicate ; elle est aussi très exigeante, et Raymond Boulet a su s’entourer d’hommes et de femmes, à Verchin même et dans les environs, à Lugy, à Hézecques, à Matringhem, et ailleurs, qui ont su le seconder, pour héberger, pour nourrir, pour habiller, hommes et femmes que l’on trouve dans toutes les catégories sociales de la population et qui font que Verchin devient l’un des centres essentiels de la Résistance dans le Haut-Pays d’Artois. C’est un atout précieux, à l’aube de l’année 1943, quand la certitude de la victoire, assure le développement nécessaire de la Résistance et de son organisation en vue des combats de la Libération.

      Le groupe local de Raymond Boulet multiplie les contacts, notamment avec les résistants des régions de Béthune et d’Arras, affiliés au Front National, mouvement de soutien - il est utile de le préciser - aux F.T.P. La région de Verchin devient zone de repli pour les partisans inquiétés par la répression très active qui sévit en bassin minier ; elle devient aussi une base d’entraînement, un “maquis vert”. D’autres contacts sont pris avec le mouvement Voix du Nord qui implante solidement son organisation militaire, à compter de septembre 1943. Le groupe de Verchin, fort d’une vingtaine d’hommes, est rattaché à la deuxième compagnie dépendant du neuvième secteur commandé par Feitve, alias “Alex”  qui devait disparaître dans les combats de la libération.

      L’activité de Raymond Boulet a toujours été multiforme et ne s’est jamais cantonnée à la seule récupération des aviateurs alliés. Le 7 décembre 1942, il sabote deux grues de relevage en gare d’Anvin, ce que signale alors un rapport de gendarmerie. Les lignes téléphoniques allemandes sont coupées à Monchy-Cayeux en mars 1943. La même année, s’ajoute l’aide aux réfractaires du S.T.O., qu’à mesure on enrôle dans les rangs de la Résistance et plus particulièrement, dans les rangs des F.F.I. à partir du printemps de l’année 1944. Rude entreprise là encore.

      Le renseignement revêt alors une importance stratégique dans une région où l’organisation Todt construit les rampes de lancement. Les plans sont fournis en 1944 à Voix du Nord ou au Front National.... Il faut aussi s’armer, dans la perspective de l’insurrection finale. Des coups de mains ont lieu pour récupérer explosifs, armes, munitions, opérations toujours risquées parce qu’on les accomplit le plus souvent à la barbe de l’ennemi. C’est ce que traduisent les rapports d’activités des membres de l’équipe de Raymond, à travers des actions dans lesquelles s’engagent éventuellement des aviateurs alliés, tels que le colonel canadien Davidson, abattu dans la région en juin 1944 et récupéré tout de suite par le groupe à un moment crucial de l’action résistante, car avec l’été chaud de 1944, Raymond Boulet est au cœur des opérations d’action immédiate, ordonnées par le commandement F.F.I. Son groupe sectionne, le 13 juillet, les lignes téléphoniques Fruges-Crépy ; le 29 août, c’est au tour de la ligne téléphonique Calais-Abbeville, le 31 août, il sabote  l’aiguillage d’Anvin.

      L’ordre d’insurrection générale, lancé dès le 28 août, n’est connu que dans les premiers jours de septembre, à l’approche des armées libératrices. Le groupe de Verchin harcèle alors les troupes ennemies, et se trouve présent à Fruges, quand arrivent les chars de la première division blindée polonaise. Ceux-ci sont dûment renseignés sur la position des troupes ennemies et sur l’emplacement des ponts. Dans les jours qui suivent, le groupe poursuit le nettoyage du secteur et capture de nombreux prisonniers.

      Ajoutons que cette activité n’allait pas sans risque et que Raymond Boulet fut à maintes reprises inquiété par les Allemands. Son épouse fut même incarcérée pendant trois jours, en mars 1944, suite à l’arrestation de Deruy de Fruges. Il faut savoir que la Résistance est bien souvent une affaire de famille.  

      Par cette activité constante, efficace, installée dans la durée - quatre années de résistance, ce n’est pas rien - Raymond Boulet a bien mérité et des Alliés et de la patrie retrouvée dans sa plénitude et son honneur. Rien ne vaut pour illustrer mon propos ce que Madame Lathop, mère d’un aviateur américain abattu à Hestrus et récupéré par Raymond, écrivait en avril 1946. Elle dit comment elle le remerciait de tout ce qu’il avait fait pour son fils. Elle ajoute - et c’est important - qu’elle n’oublierait ainsi jamais « la gentillesse et la loyauté du peuple de France ». C’est là le signe que c’est bien la Résistance qui représente alors, aux yeux du monde,  la France éternelle.

       Les Alliés savent d’ailleurs reconnaître les mérites de l’homme et l’honorer des nombreuses distinctions qu’ils accordent à ceux qui avaient contribué à l’évasion de leurs militaires. C’est ainsi qu’il reçoit la Médaille de la Liberté, signée du général Eisenhower. Dès 1945, la République française lui accorde la Médaille de la Résistance Française. Il devient titulaire de  la Médaille Militaire en 1946,  de la Croix de Guerre avec médaille d’argent en 1947. Il doit attendre jusqu’en 1959 pour recevoir la Croix de combattant volontaire. En 1965, il est chevalier du Mérite National, distinction nouvellement créée, et ce n’est qu’en 1990 qu’il reçoit la distinction suprême, puisqu’il entre alors dans l’ordre de la Légion d’Honneur.

      La carrière de Raymond se poursuit dans l’armée après la Résistance, et plus particulièrement dans les services du matériel. Il est affecté comme sous-officier, successivement à Saint-Omer, à Lille, à Cherbourg, à Arras, , puis en Algérie de 1956 en 1958, où il se distingue par ses qualités de courage. Il termine sa carrière à Lille, puis à Douai, avant d’être admis à la retraite en 1965.

            

René Lesage